Douce évasion. Jupiter veillait, grave. Nous rêvions. Et si l’âme, pour de bon, existait ? Croyons-y, c’est tout. Nous ne
voyions pas d’autre alternative. Nous nous disions : l’ailleurs sans fard est le meilleur, le phare et la phrase se poursuivît. La régularité de nos cœurs placerait la flèche sur nos campaniles.
Nous vaticinions : ce qui vibre est sans âge, après, le temps, le temps… il n’aurait plus d’influence que sur nos corps. Vivons notre condamnation avec légèreté puisque, quoi qu’il advienne, la
sentence est donnée. Mains emmêlées, nous mélangions et peu nous importait d’être, puisque nous étions. T’en souvient-il ? Il nous semblait tant à explorer et ton regard derrière la flamme me
brûlait.
Nous envisagions la folie afin de ne pas nous perdre. Délicieux moments que ceux-ci. En allés, nous considérions le monde avec une sorte de respect mêlé de crainte. Il nous parut plus fou que nous.
Ses impatiences nous terrifiaient, son agitation nous dérangeait. Nous songeâmes très sérieusement nous quitter, afin de ne pas abîmer ce qui nous reliait. Cette idée nous fit sourire, nous avions
le même goût d’absolu. Nous savions d’avance la fatigue, les fausses ambitions, les impasses que nous n’aurions le choix d’emprunter.
Ce jour-là, nous nous engageâmes à ne jamais, jamais promettre. C’était il y a quarante-trois ans.
Jupiter veille, grave, tu me dis doucement, dans l’oreille, de peur que le monde entende : Je crois que l’âme existe.
Insolente, farceuse, elle m’enseigne ses couleurs, s’amuse à peindre un décor, met la mer avec le soleil et sous mes pieds, m’invente un ciel.
Rien derrière, rien devant, « Il faut oublier » remarque-t-elle, l’humain est sans secret, il s’impose et c’est sa seule guerre. Moi, je veux des voyages indécis, des nuances
indéfinissables, d’imprécises mais sincères conjectures car je sais la vérité dramatique. Elle a ce regard non révocable, sait user d’inusité, amène les mots au seuil de la musique, de l’oubli, du
non-sens. Allégorie. Elle me présente d’amples projets où tout se mêle, s’unit parce qu’il ne peut en être autrement. Elle ajoute : « nos âme son bariolées, il suffit de choisir ».
Mystérieuse, étrangement profonde, ses mains animent dans l’atmosphère, des cités à la vie desquelles je prends part, ma conscience enregistrant sans hésitation le monde entre ses gestes.
J’oubliai, goûtai au silence de son univers choisi. J’oubliai afin de ne pas comparer. Elle n’avait pas tort, la bougresse. Tout est évaporé, insiste-t-elle, c’est pour cette raison que l’on
retrouve tout dans les vapeurs qu’on respire ! Effectivement, je retrouvai tout avec elle, ou mieux, je trouvai tout. Tout le passé, tout l’avenir et la vie devint torrent, claire comme l’eau des
montagnes d’avant.
Petite tour ternie du douzième siècle, sauvée de la végétation par quelques âmes nostalgiques, férues de poussières, de vieilles pierres.
C’est un donjon carré offert aux vents.
Quelqu’un, un jour, a regardé par la fenêtre rectangulaire. Il brûlait un feu dans l’âtre, qui réchauffait. C’était la nuit, luisaient dans la pièce quelques bougies, flammes vacillant, trahissant
les mouvements d’air, imperceptibles sinon. Elle regardait au loin la forêt, giboyeuse encore, les arbres étendaient leur rassurante présence au-delà des collines. Ils semblaient peupler la terre
jusqu’à Jérusalem.
Jérusalem ! On en parla au souper. Il demanderait audience au Seigneur.
Il avait, ce soir, désiré dormir ici, elle avait suivi et après sa toilette, elle s’était mise devant la fenêtre. Elle avait peur, elle savait des maladies, des batailles, des coquins un peu
partout sur la route. Et la route était longue.
Elle pleurait, doucement, la lune surveillait leurs terres d’un clin d’œil glacé. Pourquoi ne se contentait-on pas de vivre heureux, ici ? On ne pouvait se contenter. L’eût-on fait, elle ne se
serait jamais retrouvée dans cette tour. Elle écoutait le vent dans les feuilles, songeant à des permanences. Son instinct la poussa à tourner les yeux au ciel. Au hasard, elle choisit une étoile,
lui murmura une prière, rougit, se pensa idolâtre, fit mille excuses au ciel des ciels, tout en lorgnant toujours l’éclat bleuté. Elle lui sembla familière.
La bataille fut rude, en effet. Il n’y survivrait pas. Seul, au milieu des cadavres, il écoutait le murmure du vent dans les feuilles. Agonisant, les yeux au ciel, il vit l’étoile, lui parla comme
à une amie, lui confia la victoire quand même, la souffrance nécessaire, pour Dieu et le royaume. Longtemps reste le château dominant les forêts, furent ses derniers mots. Symbole fier d’une
famille, héritage bientôt.
C’est une petite tour aux pierres descellées ci et là, tendant ses moignons vers l’étoile rieuse. La drame n’y est pas encore parvenu et lorsqu’il parviendra, ne restera rien des autoroutes
l’enceignant, des hypermarchés à la place des forêts, des voitures à la place des cerfs.
La prière montera toujours depuis la petite fenêtre de la tour, que quelques âmes nostalgiques, férues de poussières, de vieilles pierres, auront jusqu’au bout sauvée des tendances passagères d’une
société devenue folle.
La porte est fermée depuis vendredi soir sur l’attente. Elle se rouvrira lundi sur l’obédience.
Il pleut.
Qu’il fasse beau, il pleut.
Le silence est partout, il a conquis chaque parcelle de parquet, même les bibelots, souvenirs pourtant, en renvoient l’image figée.
Perclus, ils sont au milieu du temps, objets sans importance. Des livres aux pages blanches. Muets mais familiers, on les garde, symboles un peu, terre d’ailleurs, d’avant, d’origine ! Il
est tant vrai que l’on n’arrive à se suffire, que l’on n’arrive à se soulager de ce qu’au fond, l’on est. Cela fait bien longtemps que la télévision ne fait plus voyager, trop de lumière, de
mots, de musique, d’informations. Le surplus amène à la lassitude, la lassitude, au surplus d’autre chose.
La vie est souvent fuite.
Arrive le jour où l’on se rend compte ne fuir rien d’autre que soi-même.
Alors c’est le silence, la porte fermée derrière laquelle, malgré tout, on eût aimé la présence sympathique sonner.
C’est l’attente.
On parcourt les objets d’un regard inoccupé. Ils n’ont plus d’écho, ils n’appartiennent plus, sont figuratifs du soi vide, en
apesanteur, sis quelque part, on ne sait bien où. Cela ressemble à ces convalescences dont on ne sort plus, aux nuits creuses et qui dessinent sous les yeux le bagage porté à
l’intérieur.
On s’assote, s’invente de troubles héroïsmes, des destinées tragiques ou fabuleuses, selon les psychologies. On devînt objet pour
devenir utile, on fît la guerre, même.
On ressemble à ces vieilles gens boudés par Dieu et les enfants.
A-t-on sonné ? Le cœur festif, on bondit. Mais où se trouve le tire-bouchon ?
Le judas ne révèle qu’un couloir vide où la lumière brille jour et nuit.
On s’en retourne, un peu idiot. Qui pût venir ? On ne connaît personne. Sinon Monsieur Bonjour, Madame Bonsoir. Pour le reste, il faut payer. Or, on n’a pas d’argent. Ou si peu. Ou juste
assez.
L’aboulie s’installe, doucement, finit d’assécher cœur et âme. De toute façon, l’âme est légende.
Il suffît pourtant de si peu.
L’interminable écoulement de la pluie insinue des poisons que l’on ne cesserait de devoir avaler sans qu’ils nous tuent. Lorsque vivre devient un devoir, la mort est partout.
Il suffît pourtant de si peu, on le sait bien, pour que tout s’efface, se colorie, s’harmonise.
Viens, je t’emmène ! Oh qu’ils bruiraient doucement, ces mots d’exception.
De plus en plus difficile de se planquer sur cette terre de plus en plus grouillante, bruyante et contractuelle.
J’ai beau marcher, ça ne m’avance guère. Ils sont partout avec leurs téléphones, leurs radios, leur bouche avide qui leur donne l’impression d’être en vie, leurs gosses
braillards et fanas de baballe. Ils investissent les coins les plus reculés, bouffant saucisses et chips, déféquant un peu plus loin, cachant la couche-culotte du dernier derrière un arbre ou
quelque arbrisseau à une vingtaine de pas du feu.
Plus tôt, ils avaient la décence de rester près de leur véhicule, ce qui m’arrangeait bien mais les voilà pris d’une idée écologique. Alors ils marchent, dents au vent, heureux de faire quelque
chose pour la planète. Leur dire que la planète se fout de leurs idées ? Sauver la planète ! ils en ont de bonnes. Ce n’est pas d’elle dont il est question, mais bien d’eux. Le mot
d’humanité ne fédérerait-il à ce point plus, qu’il faille encore user de rhétorique − donc de mensonge ? Car c’est bien de l’homme dont il s’agit. Le pauvre ami sapiens sapiens qui n’en
finit plus de se super structurer afin de correspondre aux structures mises en place. On parle ici et très sérieusement, de liberté !
Bien, bien. Je conjecture un retournement de situation, un temps où le mot d’humanité reprendra son sens tout dramatique. Laissons le temps, à son hyper intelligence, de se prendre au sérieux,
d’ « involuer » pourquoi pas, de voir. Il faut toujours une première fois. Celle-ci sera sans doute l’ultime mais quoi qu’il en soit, ça vaudra la peine. On finira sur un beau feu
d’artifice, mais l’artifice, n’est-ce pas, on connaît, on a appris très tôt, certains d’ailleurs, ne savent rien faire d’autre.
En attendant, profitez bien du soleil, ami encore, quoique…
Saynètes non vécues mais par le silence acquises. Souvenirs diffus des nuits, convoquant au berceau d ‘humanité, au jadis.
Invoquer les arceaux déshumanisés d’autres systèmes tandis qu’en arrière-fond, tout s’estompe, se désagrège. Il paraît un monde, on pense le savoir mais l’esprit se dérobe, dame ! se
crayonne un parallèle infaillible où l’écoulement n’est plus.
L’instant se prépare. Il faut se taire ! faire se taire ce qui ne cesse de soliloquer en soi. C’est l’instant fragile,
l’instant porcelaine. S’habiller de silence, endosser le costume d’ombre, amener aux degrés divers du soi hâbleur tout le néant phénoménal dont nous sommes issus. Entrer en jadis, voir l’infini
plausible, dépasser la mesure afin qu’il n’y ait plus de limite. Au-delà de l’instant se trouve l’état. Lié mais offert aux brumes, à la nuit. La lévitation n’est plus très loin. Révoquer, juste,
le mensonge vendu comme vital, chercher puis trouver quelque lieu plus stable. S’y installer.
Par l’écrit revient la réminiscence infondée, le souvenir universel, le sempiternel hommage aux confins de l’ignorance. On égare
le temps, on s’amène à ne plus y voir qu’une trouble notion ayant oublié, sacrebleu ! la notion apprise de ce qu’il semble représenter à tous. Il est de ces savoirs pouvant être remis en
question par le vécu sensoriel. Il est, et c’est tout.
Pouvant − il faudrait pouvoir écrire ici : « puissiant » − rédiger et que rédiger, on fût parmi le temps. L’art,
pensé-je, n’est pas affaire de temps. Il s’y dépose, symbole, l’acte jamais fini d’une recherche constante d’harmonie. L’acte d’écrire est cette étude. L’harmonie est plus forte que le beau
puisqu’il nous en renvoie l’image.
L’harmonie est la saynète non vécue, l’infondée réminiscence, le berceau d’humanité, l’endroit dans lequel on ne craignît pas de
se désagréger. Elle est un souvenir lointain, le jadis intemporel auquel, jamais, on ne cesse de revenir. Les intermittences de nos vies exposées puis imposées n’y changeront rien. Composer,
écrire, peindre, relève d’un pareil désir d’y parvenir.
L’œuvre sans doute la plus approchant est celle incluant auditeur, lecteur ou amateur d’art à son silence. Un silence tout
particulier. Il se crée un dialogue en son surgissement que personne ne pût définir. On pût parler de rencontre, de ces rencontres-là où l’indéfini se joint au fini, entraînant la sensation d’un
connu. Cela rappelle quelque chose mais quoi ? Tous le savent, personne ne saurait l’expliciter.
Saynètes intangibles où se joignent, improbables, les souvenirs précis aux lumières scialytiques d’un jadis
retrouvé.
Les systèmes déshumanisés permettent l’exact imprécis d’un songe presque où s’éteignent temps et espace.
Les pensées fractales poudroient alors que s’engage la désagrégation de l’esprit.
L’instant fragile s’étend comme un ciel d’exception, protège et permet l’acte créatif.
Amis téléspectreacteurs bonsoir et bienvenues sur notre antienne.
Nous commencerons nos programmes crépusculaires avec votre météo, suivie de l’émission très plébiscitée de Jean-Charles Pascal. Ce soir, et grâce à la
complicité de l’auteur, nous assisterons en direct au meurtre et au viol du petit garçon retrouvé la semaine passée en pleine forêt. Il nous livrera en exclusivité ses préparatifs, ses doutes,
son angoisse parfois. Nous tenons à remercier toute l’équipe technique ayant accompli la prouesse d’avoir monté ce reportage en si peu de temps. Juste après, la météo et puis nous ouvrirons le
débat sur l’émasculation des délinquants sexuels. Je vous rappelle qu’il s’agit d’une loi votée l’année passée et mise en fonction il y a six mois. Trois d’entre eux viendront témoigner.
Reportages, émotions. Après la météo, vous aurez le plaisir d’assister à « suicides en direct ». N’oubliez pas de vous munir de vos boîtiers afin de pouvoir participer à l’élection du
suicidé de l’année. Un voyage pour deux aux Indes est en jeu ! Sur le coup des vingt heures trente, vous retrouverez la météo, présentée par Marc et Sylvie, comme d’habitude en petite tenue.
Ils vous feront découvrir les vertus du bondage. Nous irons ensuite pénétrer l’intimité d’une famille pour laquelle l’inceste n’est plus un tabou depuis longtemps. Nous verrons à quel point cela
a modifié leur vie et renforcé leurs liens. Il faut savoir, à ce sujet, que le « familiarisme » est en passe de supplanter l’individualisme. Psychologues et philosophes nous parlerons
ensuite des qualités de ce nouveau phénomène. Marc et Sylvie reviendront nous parler du temps à venir autour des vingt-trois heures. Juste après et jusqu’à minuit, nos coachs viennent vous
expliquer pourquoi vous ne pouvez plus vous passer d’eux.
Minuit une, dix secondes, un livre.
Ceux qui ne sont pas encore couchés pourront suivre « Misery ». Nous attirons votre attention sur le fait que certaines images du film pourraient
choquer.
Je me souviens avoir oublié de me souvenir. Doux sentiment que celui-là. Il faudrait m’en faire un exercice de tous les instants. J’irais ainsi, par
les chemins de traverse, investir les périmètres sans fin. Je m’endormirais aux jours, veillerais aux heures indues, prendrais des trains vers nulle part, apparaîtrais, étonné, sur les places
fraîches des villages français ou italiens. J’aurais ma gourde, pour sûr, remplie sans cesse aux fontaines charitables, j’enregistrerais l’odeur des poussières jamais surannée, la lourdeur dans
les jambes, les lumières au fond des vals, le parfum de la terre, lorsqu’elle réclame la pluie.
Oh, vous ne me verrez pas ou si oui, juste passer dans un frottement de jean, toujours un peu plus loin, toujours en absence. L’absence m’est essentielle, j’y trouve la présence vitale, le
silence indispensable. C’est en allé que je suis là, vraiment, au coeur de l’action vacillant. Pas d’écran, de clavier, rien d’obligeant, la vision doit être globale sans cesse, toujours en
instance d’échapper, de tromper, d’illusionner. Je verrais réellement de troubles desseins qui ne rappelleront rien de ce qui pût être visible. J’aurais des mirages, ne saurais plus vraiment, ni
la langue, ni le pays ni, et c’est bien là l’ultime projet, moi.
Mais marcher, passer les forêts, les collines, découvrir des ciels, des aubes, des nuits. Aller, toujours, tourner en rond, peu importe, ne plus tourner en rond comme avant. Goûter aux secondes
malicieuses, s’en gorger, se rire de l’excès. L’ascèse est en train, elle est profusion de riens, de petits riens mis bout à bout. Les faiseurs d’histoires sont vendus aux imprécises directions
des souks.
Oublier de se souvenir fait intervenir, surgir tout le passé, tout le présent, tout le futur dans l’aqueuse sensation d’une seconde sans fin
éployée. C’est, intime confusion, se souvenir de tout. Voui !
Sa voix entonne l’air que vous murmurez tous les matins seul, dans votre chambre. Maître d’harmonie, il vous prend par la taille, vous convie au voyage
délicieux.
Il suffit de peu, de si peu. Quelques arpèges, la note-ci sur l’accord-là et les frissons vous traversent comme une brise d’au-delà. Il est entendu que vous
n’êtes plus tout à fait ici, plus tout à fait maintenant. Il est une onde d’infini dans laquelle vous êtes plongé, vous et les milliers d’autres, autour. Mais vous êtes mêmes ! baignés d’une
émotion semblable qui s’amuse avec l’âme, lui donne des certitudes que rien, rien d’autre vraiment, ne pût inculquer. La complétude est, aucun autre besoin que celui-là. Être effacé, fusionné,
parmi, perdu.
Et lorsque les choristes – ah ! les choristes − soutiennent tel accompagnement tandis qu’un guitariste martyr souffre une prestation solitaire et
sublime, décochant des bris de glace, vous riez, battez des mains, sautez, pleurez. Tout cela est décidément trop fort. Y survivrez-vous ?
En arrière plan, la religion domine, c’est toute une communauté d’hommes et de femmes acquis. Yeux brillants, cœur fébrile, bras tendus vers le ciel, hurlant
aux étoiles, voulant leur signifier l’humanité capable de beauté.
Au seuil de conscience, au rêve donné, vous éprouvez des puissances étonnantes auxquelles même la souffrance du corps ne saurait vous enlever. Vous croyez.
Vous en redemanderez. Quitte à en mourir. Mais n’êtes-vous pas déjà un peu mort ? Et cette mort ne compte-t-elle pas plus que la vie, imbue de conventions et de
mensonges ?
Vous pleurez parce que vous riez si fort, parce qu’une brèche vient de se faire ; que le chemin vous est désormais connu. Parce que vous êtes vivant.
C’est une excursion sans début ni fin, c’est du partout toujours, un lieu dont vous n’aimeriez pas revenir. Mais c’est trop fort, vous vous sentez gonfler, quelque chose en vous n’a plus assez de
place.
Ce désir de mort, soudain, d’être envolé à jamais, n’est-il pas l’expression la plus sincère d’une âme qu’on n’ose, la plupart du temps ?
J’ai vingt-cinq ans, mon fils vient de naître. Son Sourire m’intimide un peu. Je suis de très près la politique, lis trois journaux par jour, achète des
revues spécialisées. J’envisage commencer une formation supérieure. Avec Murielle, on s’aime souvent.
J’ai trente-cinq ans. Mon fils sait tout, son audace est normale. Je commence à saisir la politique dans son ensemble. Je lis un quotidien par jour. J’ai de
moins en moins d’argent pour les revues spécialisées, je n’ai pas continué la formation. Avec Murielle, on se dispute plus souvent.
J’ai quarante-cinq ans. Mon fils a quitté la maison, je crois que nous sommes en bons termes. Je lis les journaux gratuits, j’ai de moins en moins envie
d’assister aux séances de travail. Je ne vais plus voter. Avec Murielle, on se parle de moins en moins.
J’ai cinquante-cinq ans. Mon fils envisage commencer une formation supérieure. Mon petit-fils est né hier. Je parcoure les titres des
journaux gratuits. Depuis mon infarctus, je suis plus souvent malade. Murielle est encore là, je crois. Elle a plein d’amis sur Internet.
J’ai soixante-cinq ans, plus que trois ans à tenir. Mon fils a abandonné sa formation. Mon petit-fils sait tout. Son audace est normale. Murielle est partie
avec je ne sais quel kickname.
J’ai soixante-quinze ans, je me fous de tout. Je me dis que c’est par là que j’aurais dû commencer.