Elle s’assied à ma table, parce que toutes les autres sont occupées et qu’elle n’ose se mettre au bar. Oui, c’est libre, je vous en prie. Je la crois jolie. Je lis. Je n’aime pas être dérangé, lisant. Du feu ? Bien sûr, voici. Elle a des yeux noirs qui brillent derrière la flamme du briquet. Coquins mais timides, adolescents et matures. Je ne peux empêcher le souvenir de se faire. Elle aimât engager la conversation. Je lis, enfin, je fais semblant. Je déteste qu’on me regarde, lisant. Elle croise, décroise plusieurs fois les jambes. Ses talons cognent sur le sol. Je continue de faire semblant.
Rien ne m’attache, célibataire depuis toujours, je pourrais tenter un regard, un sourire. Comme celui que je fais en lui tendant mon paquet de cigarettes − le sien étant vide. Son sourire, canines parfaites, incite et condamne. Elle doit s’appeler Sarah, ou Florence, ou Mélanie.
Quittant la table, elle me laisse un post-it sur lequel elle a écrit son numéro de téléphone portable. Nous sommes chez le même opérateur. Ça me fait d’emblée un nouveau marque-page. Je n’arrive plus à lire. Son visage me sourit un peu partout dans la tête.
Nous aurons de ces promenades durant lesquelles nous parlerons de nous, un peu, arrondissant les angles, oubliant les problèmes familiaux ou de santé. On fera
visiter nos périmètres. Elle rira à mes débilités, je prendrai ses moues au sérieux. Nous aurons l’impression forte du présent. Nos premiers ébats seront graves, subits, nous nous aimerons un peu
partout. Nous découvrirons des sensations.
Je casserai mes cochons pour lui offrir une bague de fiançailles, prendrai un crédit pour que notre mariage puisse devenir notre meilleur souvenir.
Plus tard, elle voudra un enfant, puis un autre pour que le premier ne soit pas trop gâté. Je me lèverai la nuit, quand elle sera fatiguée. Je leur changerai les couches, ils me pisseront dessus
en riant. J’irai aux réunions des parents − elle est fatiguée −, devrai défendre l’intérêt physique ou psychologique des enfants. De temps en temps, je lui parlerai de mes rêves. Elle sera
fatiguée : les enfants, la vie. Elle pensera mes journées tranquilles, sans heurts, je ne saurai trouver les mots pour expliquer la réalité. À midi, passant sur les ponts, j’aurai envie de
me jeter à l’eau. Je ne le ferai pas, de peur d’abîmer mon téléphone portable. Notre couple deviendra doucement une convention, un amalgame en porte-à-faux de deux vies distinctes. J’essayerai de
faire de mon mieux, évitant de me demander si je l’aime encore. Tout sera si mélangé que nous, ça ne sera plus qu’une idée.
Les enfants partiront, on sera tous les deux. Elle leur téléphonera tous les jours parce qu’elle s’ennuie. On essayera bien une ou deux fois de se retrouver mais on s’est perdu depuis longtemps,
ça sera comme un jeu. On aura l’impression de se connaître par cœur, de tout deviner. On tombera toujours à côté. On ne saura pas − on n’a jamais su, on n’a jamais voulu − voir
le désir, le rêve, le fantasme. Nous attendrons la mort ensemble, nous serons à nouveau unis lors des maladies obligatoires.
Arrivé à la gare, je déchire le post-it en deux, jette la partie sur laquelle figure le numéro, garde l’autre comme marque-page.
Je préfère regretter la plausibilité d’un amour plutôt que d’en vivre les aberrantes et, paraît-il, normales dépendances.
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires - Recommander

